Telle qu’elle est brandie, l’accusation est grave, très grave même : collision avec les services renseignements américains, en l’occurrence la CIA (Central Intelligence Agency ). La SG du Parti des Travailleurs (PT), Louisa Hanoune, a révélé dimanche 29 janvier détenir des documents attestant que les services de renseignements américains ont fourni des fonds à quatre associations algériennes. Qui sont ces associations ? Qui est cette ONG américaine qui œuvrerait pour le compte de la CIA ? Combien a-t-elle versé pour les Algériens ? Enquête.
Collision avec l'impérialisme américain, fonds suspects, financements occultes, ingérence étrangère, main de l’étranger…
Bigre ! Louisa Hanoune sort la grosse artillerie contre des associations algériennes.
Selon Mme Hanoune, quatre associations, notamment une organisation de défense des droits de l’homme ainsi qu’une association culturelle, ont reçu des fonds de la part une organisation américaine qui agirait sous couvert des services secrets américains.
La patronne du Parti des Travailleurs n’a pas nommé publiquement, au cours de sa conférence de presse du dimanche, ces associations. Pas plus qu’elle n’aura fourni des indications sur l’identité de ces services étrangers, ni sur la nature des fonds qui ont été versés. Tout juste quelques informations balancées à la cantonade.
Ingérence étrangère
Louisa Hanoune qui dénonce une ingérence étrangère dans les affaires intérieures de l’Algérie demande dés lors aux autorités de mettre un terme à ces financements étrangers..
Proférées dans le contexte de la pré-campagne électorale pour les législatives de mai prochain, répercutées à la Une de la presse nationale, notamment dans l'édition du quotidien El Khabar, emballées sous le cellophane « CIA », les accusations de la chef du PT confèrent presque à la « trahison ». Un délit, donc!
C’est d’autant vrai que l’article 39 de la nouvelle loi sur les associations, adoptée en décembre dernier par le Parlement et promulguée dans le journal officiel le 15 janvier 2012, « interdit à toute association de recevoir des fonds de légations et organisations non gouvernementales étrangères.»
Déstabiliser
Proférées ainsi, ces allégations donnent davantage de crédit à la volonté du gouvernement de museler les activités des associations.
Mais qui sont donc ces associations qui ont touché des fonds et qui est cet organisme américain qui agirait comme une vitrine de la CIA ?
Pour en savoir davantage sur ces accusations, nous avons contacté les dirigeants du PT.
Djelloul Djoudi, numéro deux du parti, nous fait savoir que les informations relayées par Mme Hanoune, relèvent du domaine public. « Elles sont sur le site du NED, dit-il. Elles sont donc publiques. Nous n’accusons personne, mais nous disons qu’il est temps de mettre fin à ces pratiques. Notre demande est encore plus légitime que nous savons aujourd’hui que des pays comme le Qatar financent des partis et des associations pour déstabiliser des pays souverains…»
Le NED, c’est quoi au juste ?
Le National Endowment for Democracy (NED), fondée en 1983, est une association à but non lucratif dont l'objectif est de promouvoir l'éducation et la formation à la démocratie à travers le monde.
En vertu de ses statuts, cette ONG est subventionnée par le Département d’Etat américain.
Elle reçoit également des dons de la part de trois fondations américaines : la Smith Richardson Foundation, la John M. Olin Foundation et la Lynde and Harry Bradley Foundation.
Dotée d’un budget de 50 millions de dollars, voté et approuvé par le Congrès américain, elle finance quelque 6000 associations, syndicats et organisations dans 90 pays de part le monde.
Une officine de la CIA
Certains activistes estampillés anti-impérialistes, des journalistes, des militants de l’extrême-gauche, comme Louisa Hanoune, accusent le NED d’agir comme une vitrine de la CIA et de financer des syndicats, des ONG et des partis politiques pour déstabiliser et renverser des gouvernements étrangers sous couvert de défense de la démocratie et des droits de l’homme.
Ces accusations ont été notamment relayées par Thierry Mesyssan, journaliste et polémiste français, qui avait publié en 2002 « L’effroyable imposture », ouvrage dans lequel il explique que les attentats du 11 Septembre sont l’œuvre des Américains plutôt qu'Al Qaïda.
Dans une tribune publiée sur le net, M Meysasan écrit : « En définitive, la structure juridique de la NED et le volume de son budget officiel ne sont que des leurres. Par essence, elle n’est pas un organisme indépendant chargé d’actions légales autrefois dévolues à la CIA, mais elle est une vitrine que le Conseil de sécurité nationale charge de réaliser les éléments légaux d’opérations illégales. »
Thierry Meyssan et Louiza Hanoune, même combat ?
A voir la manière avec laquelle la porte-parole du PT brandit ces accusations de connivences avec une ONG américaine à l’endroit des associations algériennes, on pourrait presque le supposer.
Qui sont donc ces associations algériennes qui ont reçu de l’argent du NED ?
Elles ne sont pas quatre, comme l’affirme Mme Hanoune, mais au moins six : l’association Amusnaw, la LADDH ( Ligue algérienne de la défense des droits de l’homme ), l’association AGIR, le Collectif SOS familles de disparus, l’Association Féminine pour l’Epanouissement de la Personne et l’Exercice de la Citoyenneté (AFEPEC) et l’association Mbarek Ait Menguelet.
Une autre organisation, le Centre international pour l’entreprise privée (CIPE), qui active en Algérie et dans d’autres pays du Maghreb et du monde arabe, fait également partie des organisations qui ont été subventionnées par le NED.
Centaines de milliers de dollars
Selon les informations publiées par cette ONG américaine, Amusnaw a reçu une dotation de 40 000 dollars, la LADDH 37 000 dollars, AGIR 28 900 dollars, SOS familles de disparus 40 000 dollars, l’Association Féminine pour l’Epanouissement de la Personne et l’Exercice de la Citoyenneté 39 000 dollars alors que l’association Mbarek Ait Menguelet a touché 34 000 dollars.
Le CIPE quant lui a bénéficié de deux subventions d’un total de 301 352 dollars.
Ces subventions et donations qui courent sur de nombreuses années rentrent dans le cadre des financements des activités de ces associations lesquelles activent légalement en Algérie dans la mesure où elles ont été agréées par le gouvernement algérien.
Ingérence ? Activisme subversif ? Associations suppôts de la CIA ?
DNA a pris attache avec deux organisations ciblées par Louisa Hanoune pour recueillir leurs versions des faits.
Contacté par téléphone, un responsable de la LADDH -dirigée par l’avocat Mustapha Bouchachi -, qui n’a pas souhaité que non nom soit mentionné explique qu’il se gardera de répondre aux accusations de Louisa Hanoune.
Il refuse en outre de commenter les informations publiées sur le site du NED, bien que nous l’avions précisé que cet ONG fait état d’un versement de 37 000 dollars au bénéfice de la Ligue.
« La ligue n’est pas concernée par les propos de Mme. Hanoune et je n’ai aucun commentaire à faire sur ces informations dont vous faite état », affirme ce responsable.
No comment
L’autre aile de la LADDH, dirigée par l’avocat Hocine Zehouane, précise qu’elle n’est pas concernée par ce partenariat avec le NED. « Nous travaillons avec l’Union européenne ainsi qu’avec d’autres ONG qui financent des formations organisées par notre ligue, mais nous n’avons pas de liens avec le NED », avance ce responsable de la LADDH.
Faroudja Moussaoui, une des vice-présidents de l’association Amusnaw, manque de s’étrangler quand on lui évoque ces accusations de collusion avec une organisation étrangère.
« Louisa Hanoune ? On la connait, elle fait tout pour casser le travail des associations, dit-elle au téléphone. Le travail de notre association est transparent, ses comptes sont transparents. La subvention du NED, je suis à l’aise pour en parler…»
Elle en parle Faroudja Moussaoui. Au téléphone, son débit est difficile à interrompre.
Créée en 1991, Amusnaw active notamment dans le cadre des violences contre les femmes. Pour financer deux projets initiés en 2006 sur le code de la famille ainsi que sur les violences conjugales, l’association a donc démarché des financements auprès des ONG internationale.
Comptes certifiés
C’est ainsi qu’au courant de l’année 2007, elle obtient une subvention de la part du NED. L’organisation américaine accepte alors de financer à hauteur de 40 000 dollars des cycles de formations de cadres pour le compte d’Amusnaw.
« Nous avons engagé notre propre fonds avant que la dotation américaine ne nous parvienne, explique Faroudja à DNA. La somme a été versée dans les comptes de l’association via la Banque centrale d’Algérie. Les pièces justificatives et les documents existent et nos comptes ont été certifiés par un commissaire aux comptes. Ces faits remontent à cinq ans. Vous croyez que si le ministère de l’Intérieur avait quelque chose à nous reprocher, nous serions encore autorisés à activer légalement ? C’est trop facile de brandir aujourd’hui des accusations farfelues, de jeter l’anathème sur des associations pour justifier des positions politiques. »
Financements occultes, ingérence étrangère, la porte-parole du PT a jeté un gros pavé dans la marre déjà trop polluée du paysage politique algérien.
Si la patronne du PT enjoint le gouvernement algérien de mettre un terme à ces pratiques, il faudrait donc que la justice ouvre une information judiciaire sur ses accusations pour que les associations incriminées aient la possibilité de s'expliquer et de se défendre.
Sinon, on aurait fait que jeter l'opprobre sur elles.
Farid Alilat et Souad Amalou